En tant que réalisatrice ayant expérimenté différents médiums, notamment le théâtre et le cinéma documentaire, je me suis toujours appuyée sur des matériaux vivants et réels : les êtres humains, les lieux, les événements qui traversent directement la vie. Depuis des années, mon travail commence par l’observation, puis se poursuit par l’enregistrement et le récit. Pourtant, malgré tout cela, je ne m’étais jamais imaginée dans une situation de guerre. Non pas que cela fût impossible, mais peut-être ne le voulais-je pas. Peut-être s’agissait-il aussi d’une forme de fuite inconsciente. Pour une artiste vivant dans une géographie instable comme l’Iran, cet évitement peut sembler étrange, voire difficile à croire. Mais si je dois être honnête, je dois reconnaître que, pour des raisons complexes — un mélange de peur, de déni et peut-être d’instinct de protection — je m’étais tenue à distance de la pensée d’une telle situation.
La guerre de douze jours a représenté pour moi bien davantage qu’un événement extérieur. Elle ressemblait à une épreuve soudaine qui obligeait mon esprit à s’adapter à des circonstances auxquelles il ne s’était jamais préparé, pas même en imagination. À ce moment-là, je tournais mon précédent projet dans une région isolée du sud-est de l’Iran, loin des attaques israéliennes directes. Mais la distance géographique ne signifiait nullement une distance psychologique. L’éloignement de ma famille, les interruptions d’information et la vague d’angoisse qui me parvenait continuellement par les appels et les nouvelles perturbaient profondément ma concentration. Même lorsque je me tenais derrière la caméra, une partie de mon esprit se trouvait ailleurs : à Téhéran, auprès de mes proches, au cœur de cette inquiétude que je ne pouvais pas toucher mais dont je ressentais pleinement le poids.
Au milieu de ces douze jours, lorsque les vols furent annulés les uns après les autres, je décidai de rentrer à Téhéran par la route. Ce fut un voyage long et épuisant, qui ressemblait davantage à la traversée d’un état de suspension : ni complètement prise dans la guerre, ni véritablement en dehors d’elle. À mon arrivée, je découvris une ville devenue étrangère à mes yeux, non pas en raison d’une transformation physique, mais à cause du climat sécuritaire et de la tension qui imprégnaient l’espace. La ville dans laquelle j’avais vécu pendant tant d’années semblait désormais révéler une autre couche d’elle-même, une couche que je n’avais encore jamais vue.
Les derniers jours de cette guerre de douze jours, que j’ai passés à Téhéran, se déroulèrent dans une angoisse continue. Une angoisse qui n’atteignait jamais son paroxysme et ne diminuait jamais non plus : elle se prolongeait, simplement, sans fin. Durant ces journées, ma place d’artiste engagée s’était involontairement réduite à celle d’une observatrice. Je regardais davantage que je n’agissais. J’enregistrais mentalement plus que je ne filmais. Comme si je n’étais pas encore prête à affronter directement cette réalité.
Mais quelques mois plus tard, lorsque l’ombre de la guerre s’abattit de nouveau sur ma ville et mon pays, au milieu de nouvelles tensions politiques et sociales, quelque chose avait changé en moi. J’avais le sentiment que toutes ces expériences fragmentées, toutes ces angoisses non résolues et toutes ces confrontations inachevées s’étaient accumulées en moi et me poussaient désormais à agir. Cette fois, je ne voulais plus seulement regarder. Je voulais bouger, courir, prendre ma caméra et entrer au cœur de la situation. Plus que jamais, je ressentais le besoin de me rapprocher des gens et de recueillir leurs histoires sous l’ombre de la guerre ; des histoires dont je savais que, si elles n’étaient pas enregistrées, elles risquaient de disparaître à jamais dans l’isolement.
J’avais déjà placé ma caméra face à des personnes éprouvées dans de nombreuses situations difficiles. La souffrance ne m’était pas inconnue. Mais cette fois-ci, tout avait une autre qualité. Les personnes dont la vie était affectée par la guerre se trouvaient prises dans une contradiction profonde et immédiate, une contradiction visible non seulement dans leurs comportements, mais aussi dans leurs réactions les plus infimes. D’un côté, elles étaient plus proches de la mort qu’elles ne l’avaient jamais été ; de l’autre, elles s’accrochaient à la vie à travers les signes les plus modestes et les détails les plus simples.
Tout ressemblait excessivement à une métaphore. Mais il ne s’agissait pas d’une métaphore littéraire prenant uniquement forme dans les mots. C’était une métaphore vécue, traversant directement la réalité. Cette coexistence contradictoire de la mort et de la vie, que j’avais toujours rencontrée dans la littérature, se trouvait désormais devant mes yeux, présente de manière nue dans la vie quotidienne des gens. Et c’est précisément cela qui rendait mon travail plus difficile.
Plus j’observais ces instants, plus ma sensibilité et mon inquiétude à l’égard de ce que ma caméra enregistrait augmentaient. Je ne cessais de me demander : ma caméra est-elle capable de saisir une telle complexité ? Peut-elle contenir dans un même cadre l’attirance vers le néant et l’élan vers la vie ? Ai-je seulement le droit de pénétrer dans des strates aussi profondes de l’expérience humaine ?
Pour la première fois, je me trouvais confrontée à une peur que je ne parvenais pas à définir précisément. Une peur à la fois vague et réelle. La peur de l’impuissance ou de l’insuffisance ; la crainte que mon outil — ma caméra — ne soit pas capable d’enregistrer ce qui devait l’être, de la manière dont cela devait l’être. Mais une autre peur existait également : jusqu’où pouvais-je aller ? Jusqu’où étais-je autorisée à explorer les profondeurs des craintes et des espoirs des personnes vivant sous l’ombre de la guerre, sans franchir les limites de leur intimité invisible ?
Ces questions m’accompagnent encore aujourd’hui. Elles n’auront peut-être jamais de réponse définitive. Mais je sais qu’après cette expérience, mon regard sur la caméra documentaire, sur le récit et même sur l’acte de « voir » ne sera plus jamais le même.

